Les Chronolithes

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Les Chronolithes
 
1
    C’est Hitch Paley qui, en poussant sa moto Daimler
déglinguée sur la plage de sable à l’arrière du Haat Thai Dance Pavillon, m’a
invité à assister à la fin d’une époque. La mienne, et celle du monde. Mais je
ne lui jette pas la pierre.
    Les coïncidences n’existent pas. Je le sais, maintenant.
    Il s’est approché de moi en souriant, ce qui, avec lui, est
rarement de bon augure. Il portait la tenue classique des Américains en
Thaïlande durant ce dernier bon été : un short militaire, des sandales à
la saint Jean-Baptiste, un T-shirt kaki trop grand pour lui et un serre-tête
élastique à fleurs. C’était un homme de haute taille, un ancien Marine qui
avait adopté les usages locaux, avec une barbe et un début de bedaine. Malgré
ses habits, il en imposait. Pire : il faisait peur.
    Je savais pertinemment qu’il avait passé la nuit sous la
marquise en compagnie d’une fonctionnaire du corps diplomatique allemand. Ils
avaient commencé par se nourrir l’un l’autre de biscuits épicés assaisonnés de
hasch, puis étaient sortis admirer les reflets de la lune sur la mer. Il
n’aurait pas dû être déjà levé, et encore moins de bonne humeur.
    Je n’aurais pas dû être debout non plus.
    J’étais resté plusieurs heures devant le feu de joie avant
de rentrer retrouver Janice, mais nous n’avions pas dormi. Notre fille Kaitlin
avait pris froid, et Janice avait passé la soirée à la bercer tout en se
battant contre les cafards gros comme le pouce établis dans les recoins chauds
et graisseux de la gazinière. Étant donné la chaleur de la nuit et les
relations déjà tendues entre Janice et moi, cela rendait probablement
inévitable que nous nous disputions quasiment jusqu’à l’aube.
    Hitch et moi n’étions donc pas en forme, ni d’ailleurs
n’avions les idées bien claires, même si je retirais du soleil matinal
l’impression trompeuse d’être éveillé, la conviction qu’éclairé avec tant
d’éclat, le monde était forcément sûr et durable. Sous ce soleil annonciateur
d’un après-midi sans nuages, les sloops de pêche sur les eaux lourdes et
miroitantes du golfe ressortaient aussi nettement que sur un écran radar. La
grève était large et plate comme une grande route, une route qui mènerait à une
destination parfaite et anonyme.
    « Dis, tu as entendu ce bruit, la nuit
dernière ? » Hitch a entamé la conversation à sa manière habituelle,
c’est-à-dire sans le moindre préambule, comme si nous venions de nous quitter.
« Celui qui ressemblait au passage d’un jet de
l’aéronavale ? »
    La réponse était oui. Vers quatre heures du matin, Janice
venait de se traîner jusqu’au lit. Kaitlin dormait enfin, je me trouvais donc
seul attablé à la cuisine, face à une tasse de mauvais café posée sur la toile
cirée marquée de brûlures. Le volume de la radio, baissé au niveau d’une
conversation polie, diffusait le programme d’une station de jazz

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