Le Magasin d'antiquités - Tome I

Lire ebook Le Magasin d'antiquités - Tome I
Auteur: Charles Dickens
Chapitre 1
    Q uoique je sois vieux, la nuit est généralement le temps où je me plais à me promener. Souvent, dans l’été, je quitte mon logis dès l’aube du matin, et j’erre tout le long du jour par les champs et les ruelles écartées, ou même je m’échappe durant plusieurs journées ou plusieurs semaines de suite ; mais, à moins que je ne sois à la campagne, je ne sors guère qu’après le soleil couché, bien que, grâce au ciel, j’aime autant que toute autre créature vivante ses rayons et la douce gaieté dont ils animent la terre.
    Cette habitude, je l’ai insensiblement contractée ; d’abord, parce qu’elle est favorable à mon infirmité [1] , et ensuite parce qu’elle me fournit le meilleur moyen d’établir mes observations sur le caractère et les occupations des gens qui remplissent les rues. L’éblouissement de l’heure de midi, le va-et-vient confus qui règne alors, conviendraient mal à des investigations paresseuses comme les miennes : à la clarté d’un réverbère, ou par l’ouverture d’une boutique, je saisis un trait des figures qui passent devant moi, et cela sert mieux mon dessein que de les contempler en pleine lumière : pour dire vrai, la nuit est plus favorable à cet égard que le jour, qui, trop fréquemment, détruit, sans souci ni cérémonie, un château bâti en l’air, au moment où on va l’achever.
    N’est-ce pas un miracle que les habitants des rues étroites puissent supporter ces allées et venues continuelles, ce mouvement qui n’a jamais de halte, cet incessant frottement de pieds sur les dures pierres du pavé qui finissent par en devenir polies et luisantes ! Songez à un pauvre malade, sur une place telle que Saint-Martin’s Court, écoutant le bruit des pas, et, au sein de sa peine et de sa souffrance, obligé, malgré lui, comme si c’était une tâche qu’il dût remplir, de distinguer le pas d’un enfant de celui d’un homme, le mendiant en savates de l’élégant, bien botté, le flâneur de l’affairé, la démarche pesante du pauvre paria qui erre à l’aventure, de l’allure rapide de l’homme qui court à la recherche du plaisir ; songez au bourdonnement, au tumulte dont les sens du malade sont constamment accablés ; songez à ce courant de vie sans aucun temps d’arrêt, et qui va, va, va, tombant à travers ses rêves troublés, comme s’il était condamné à se voir couché mort, mais ayant conscience de son état, dans un cimetière bruyant, sans pouvoir espérer de repos pour les siècles à venir !
    Ainsi, quand la foule passe et repasse sans cesse sur les ponts, du moins sur ceux qui sont libres de tout droit de péage, dans les belles soirées, les uns s’arrêtent à regarder nonchalamment couler l’eau avec l’idée vague qu’elle coulera tout à l’heure entre de verts rivages qui s’élargiront de plus en plus, jusqu’à ce qu’ils se confondent avec la mer ; les autres se soulagent du poids de leurs lourds fardeaux

Lire des autres livres

Saison sèche
Il habitait Bridge Cottage avec Gloria. Je crois que, tant que ses besoins les plus élémentaires étaient satisfaits, il aurait habité n’importe où, en admettant, ce qui n’était pas prouvé, qu’il sache où il était. Tous les jours sans exception, j’allais lui tenir compagnie quelque temps ; je lu... Puis...
Le seigneur des Steppes
Une lune lourde suspendue au-dessus des collines répandait sur l’eau une lumière grise, assez forte cependant pour dessiner des ombres noires derrière les hommes qui regardaient les formes des bateaux se balançant à l’ancre dans la nuit. Khasar prit sous sa selle un sac en lin. La chevauchée de la j... Puis...
Les mystères de Winterthurn
Ah ! Quelle marée humaine – hommes, femmes et enfants affolés, blancs de chagrin, d’inquiétude, de colère, d’excitation –, comme si Eva Teal avait été un membre éminent de la communauté de South Winterthurn et non une obscure ouvrière de seize ans, qui n’avait fréquenté qu’un petit cercle d’amis dur... Puis...
Lux Tenebrae
J.-C. Tombeau d’Akhenaton Le treuil grinça sous l’effort. Un esclave jeta de l’eau sur la corde. Le bloc commença de se lever. Aussitôt des aides installèrent des troncs sous la pierre. Eremeth observait la manœuvre. Chaque bloc était hissé à la force des hommes avant de rouler sur un lit de rondin... Puis...
La force du bien
Le deuxième pays qui fait alors rêver des millions de condamnés à mort, dans cette Europe transformée en un gigantesque camp de concentration, est la Suisse. Je crois qu’à l’époque elle faisait rêver plus encore que l’Amérique, parce que géographiquement plus proche, plus accessible. Mais à ses fron... Puis...