Le Général de pierre - Livre I - Le Jardin

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Le Général de pierre - Livre I - Le Jardin
crois voir des yeux d’aveugle, qui ne disent plus rien de l’âme.
    Il se reprit, et demanda à Vieux Saule :
    – Et aujourd’hui, que me feras-tu découvrir, grand-père ?
    Celui-ci ricana :
    – Tout dépend de ce que tes petites jambes te permettront d’apercevoir.
    Fier Bouleau baissa les yeux sur le vieil homme :
    – Tu as tous les droits, pépé, même celui de m’insulter. Mais tout ce que tu as jamais vu dans cette propriété, je suis capable de le contempler – en te portant. Même si le poids de tes bêtises accumulées fait de toi un sacré fardeau.
    Vieux Saule l’observa, songea qu’il méritait bien son nom, se souvint que lui-même avait maigri, ces derniers temps, au point de n’être plus qu’un sac d’os, et qu’il ne risquait pas de casser le dos de son petit-fils. Il répondit donc, mesquinement :
    – Chiche.
    Fier Bouleau le prit sur son dos, et Vieux Saule s’installa confortablement. Pour une fois que sa monture n’était pas un âne ! Il se fit emmener jusqu’au haut pavillon cylindrique couronné d’une toiture bleue. Dans l’escalier interminable, son petit-fils peina, mais ne se plaignit pas, et, surtout, ne renonça pas. Il accepta sans un mot les pauses que proposa son grand-père pour commenter certains détails d’architecture ; et une fois au sommet, il marcha, presque trébuchant, jusqu’à la terrasse. Là, sous un auvent délicat, se trouvait le portrait d’une incroyable montagne. Immense, elle semblait dévorer l’horizon. Immaculée, elle brillait plus que le jour. Et autour d’elle, le ciel souriait. L’aïeul ne voyait pas comment le dire autrement. Le ciel… souriait, ravi, paisible et souverain. Le jeune homme resta muet, et son fardeau finit par lui tapoter l’épaule :
    – Fier Bouleau, tu peux me déposer, tu sais.
    Il le fit, presque distraitement ; puis il se rapprocha de la montagne, et, délicatement, l’effleura du doigt. Il dit, d’une voix étrange :
    – Un jour, je gravirai cette montagne.
    Vieux Saule sentit son cœur se serrer de pitié.
    – Pauvre enfant, cette montagne n’existe pas. Aucune carte, aucun récit ne la mentionnent.
    Son petit-fils le fixa, sévère.
    – Pépé, tu ignores qui a sculpté ce portrait. Laisse-moi croire que les cartes ignorent où se trouve la montagne.
    Le vieux lettré resta songeur.
    – D’accord. Un jour, tu graviras cette montagne. Et si, au sommet, les fées sont assez belles, fais-moi plaisir : appelle-moi.
    Je peux bien parler, pensa-t-il, je ne risque pas d’être là pour voir ça.
    – Promis, lui répondit Fier Bouleau, et la gorge de Vieux Saule se noua. Aussi curieux que cela lui parût, il avait l’impression qu’il n’échapperait pas à cette promesse-là. Comme pour la sceller, le socle du portrait, qu’il avait cru inaltérable, se fendit dans un claquement sec. La fissure se ramifia, traça une semblance de ruisseaux jusqu’au bord du dallage. La pierre n’en était pas moins

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